Publié par : Eric Bondo | 11 mai 2011

Respirer par le nez

J’ai attendu longtemps après l’élection du 2 mai pour écrire. Bien sûr, j’aurais pu me péter les bretelles parce que, de un, j’avais gagné mes élections, et de deux, parce que j’avais prédit avec confiance la vague orange qui allait s’abattre sur le Québec, et l’humiliation des experts et des partisans en tout genre.

Ma seule déception fut de ne pas avoir parié plus d’argent sur la victoire éclatante du NPD et la déconfiture du Bloc Québécois. Je pourrais aujourd’hui planifier mes vacances aux Îles Turquoises ou peut-être mettre un cash-down sur une maison.

Ce qui me fascine aujourd’hui, c’est cet intérêt des médias et des experts à tenter d’expliquer les résultats et à s’acharner à enculer des mouches sur certains candidats dits poteaux. Jadis, on les appelait les agneaux sacrificiels, ceux et celles qu’un parti envoyait se faire démolir dans une des forteresses des grands partis. Aujourd’hui, puisque bon nombre d’entre eux ont remporté l’élection, j’entends tous ces experts crier à l’apocalypse démocratique.

En fait, l’aboutissement de ma longue réflexion, c’est que, au final, ces experts ne veulent pas vraiment savoir ce qui s’est passé à la dernière élection.  Ce qu’ils veulent,  c’est comprendre pourquoi ils n’ont pas pu influencer l’opinion publique comme ils aiment généralement le faire. On ne les appelle pas “faiseurs d’opinion” pour rien. Ils savent que leurs mots pèsent généralement lourd dans la tête du peuple. Mais pas cette fois. Et ça les irrite; ils ont une réputation à sauvegarder. Alors c’est de la faute à Tout le Monde en parle, à la canne de Jack Layton, à Gilles Duceppe, à Michael Ignatieff, aux sondages, aux riches, aux pauvres, à ceux qui n’ont pas été voté, au cynisme, à l’apolitisme, à l’abrutissement des masses, et j’en passe. Holà, peu importe la faute à qui ou à quoi, le résultat reste le même, et à mon avis, la population a fait des choix, et elle est prête à vivre avec. Moi le premier. Que Normand Lester ait aussi mal à son petit coeur au point d’exprimer avec véhémence son mépris des gens ordinaires, ça me scie en deux. De voir qu’on ne s’intéresse pas tant au défi que devront relever les nouveaux parlementaires du NPD qu’à des allégations de signatures sur un document, -qui, ma foi, ne devrait même pas servir à qualifier une candidature (tout le monde devrait pouvoir se présenter aux élections, même si personne ne les appuie)-, de voir ce genre d’insultes de la part de gens qui gagnent un salaire parce que les gens les lisent ou écoutent leur émission, ça me donne une légère nausée.

Tout comme les scientifiques qui s’acharnent sur ceux qui remettent en question certaines connaissances établies, les faiseurs d’opinion, et une bonne partie de l’humanité en fait, ont perdu une valeur qui, ma foi, s’avère fondamentale dans l’avancement des sociétés, et qui a été reléguée aux oubliettes en cette ère de performance et d’excellence. Et je parle ici de l’humilité.

L’humilité d’accepter la défaite. L’humilité d’accepter d’avoir eu tort. Cette capacité de perdre la face quand la face est perdue. De se dire que chaque situation est différente, que ce n’est pas parce que ça s’est passé de cette façon 99%  du temps qu’on peut prétendre savoir comment ce sera cette fois-ci. Humilité de reconnaître qu’on s’est hissé au sommet d’une tour d’ivoire, où la reconnaissance des pairs, du public et le statut de “vedette” peut avoir l’effet pervers de nous faire croire qu’on est infaillible. L’humilité de comprendre que la démocratie n’a pas besoin de médiums avec leur boule de cristal mais d’analystes objectifs et non complaisants.

J’ai pu observer la même chose lorsque la dernière crise économique est survenue. Combien d’apôtres de la dérèglementation financière ont-ils présenté des excuses pour avoir indui la population ainsi en erreur? Quand avons-nous entendu une personnalité politique faire un méa-culpa alors qu’ils multiplient les faux pas dans notre face? C’est rare, n’est-ce pas?

Voilà, à mon avis, pourquoi le monde est en crise. Parce qu’aux paliers importants de la gouvernance et de l’information, la valorisation de l’excellence et de la perfection a reléguée cette valeur si utile qu’est l’humilité loin derrière. Mais sans l’humilité, sans reconnaissance de notre ignorance et de nos erreurs, nous ne pouvons, ni comme individu, ni comme société, continuer d’avancer sans s’attendre à frapper un mur. Et ce mur, si l’on regarde devant avec humilité, on le voit. L’économie, l’environnement, l’humanisme, sont au bord de l’effondrement. Et ce même si, pour l’instant, nous nous rassurons de ce confort précaire qui est nôtre, de ce douillet univers où, bercés par la télévision et les médias traditionnels, par les foodies, les stylistes et autres experts du prêt à penser et de l’art de vivre, nous faisons des petites cases dans nos cerveaux pour bien catégoriser ce à quoi nous devons ou non accorder notre attention, et les pensées les moins agréables se retrouvent à la cave au profit des joies superficielles, loi du moindre effort oblige.

Je persiste toujours à croire, cependant, que les différents problèmes auxquels nous sommes confrontés sont avant tout de joyeux défis, et que la redécouverte de l’humilité est possiblement le premier défi que l’humanité a à relever; là se trouve la pédale de frein, celle qui empêche de frapper le mur…

Allez dire ça aux gens qui se croient importants…


Réponses

  1. “Combien d’apôtres de la dérèglementation financière ont-ils présenté des excuses pour avoir indui la population ainsi en erreur?”

    D’ou proviennent les produits dérivés qui ont conduit à cette crise?
    De l’immobilier.

    Pourquoi ces produits ont-ils étés créés?
    Pour que les institution financières se débarassent d’hypothèques qui allaient tomber en défaut.

    Pourquoi les institutions financières américaines ont prêté de l’argent à des gens dont ils conaissaient parfaitement l’incapacité de payer?
    Car Bill Clinton a modifié le Community Reinvestment Act de Jimmy Carter pour forcer les banques à accorder des hypothèques à des gens qui ne se qualifieraient pas dans une certaine proportion faute de quoi certaines de leurs activités seraient bloquées.

    J’irais donc jusqu’à dire que la réglementation mise en place par les autorités a causé une réaction en chaine qui a fait en sorte que les plus pauvres qu’elle voulait aider sont devenus ses victimes.

  2. C’est l’un de tes meilleurs coups de gueule. Félicitations. Mais pourquoi nous prives-tu aussi longtemps de tes réflexions ? Il faudrait bien un jour que tu te fixes comme objectif d’écrire un article à chaque semaine. D’un ami et lecteur impatient.


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