Publié par : Eric Bondo | 7 septembre 2015

Un mouton blanc dans une mer d’alcool

Avec tous ces textes publiés au cours des dernières semaines, cette mise-à-nu a fait en sorte que certaines personnes ont eu peur devant tant de transparence, mais surtout, beaucoup de personnes se sont ouvertes à moi, parce que je les avais touchées. C’était le but. Je l’ai dit et redit, tant et aussi longtemps qu’on se croit seul à vivre certaines choses, à penser certaines choses, il se crée une certaine forme d’inertie, de censure. Et dès lors qu’on découvre qu’on est ne serait-ce que deux personnes touchées par une situation, un sentiment, eh bien on réalise qu’on a aussi envie de plus de transparence.

Dans cet ordre d’idées, comme je viens de le dire, sans être devenu le courrier du coeur du journal de Montréal, j’ai reçu des confidences à gauche et à droite, et, bien que certaines étaient choquantes, ça m’a touché, bien sûr. La confidence est un résultat de la confiance, et, comme on préfère aimer à haïr, on préfère faire confiance à se méfier. Ça libère.

Je suis de ceux qui, contrairement à beaucoup, font confiance avant et qui s’ajustent après. Parce que, puisque mon pire ennemi n’était autre que moi-même, et que la vie m’a doté d’un bon côté résilient, une des qualités que j’adore chez les gens, les blessures et la trahison me font mal, mais ne m’empêchent jamais de sourire et de retrouver facilement cette capacité à m’émerveiller de la vie. Et c’est de mieux en mieux avec les années. J’ai vécu des trahisons multiples au cours de ma vie, qui, pendant un long moment, m’ont doté d’une carapace à toute épreuve, que je portais à l’occasion, mais pas tout le temps. C’est si lourd, une armure. Ça nous fait passer à côté de tellement de choses parce que son poids nous ralentit. Je l’ai rangée dans le garde-robe et j’essaie de ne plus m’en servir. Ce ne fut pas toujours rose, mais bon, dans le pire des cas, l’armure est dispo dans le garde-robe, au besoin, le temps de se soigner un peu. Je ne l’ai pas ressortie depuis un bout. Fuck that. Mais qui sait?

Revenons-en cependant à la confiance et aux confidences. Je te l’ai déjà dit, cher lecteur, chère lectrice, je ne suis pas entré dans le monde des bars et de l’underground par pur plaisir, ni parce que j’avais un besoin inextinguible de boire jour et nuit, sept jours sur sept, mais bien par envie de disparaître après une succession d’échecs retentissants à un jeune âge. Certes, j’ai un foie comme Prométhée, mais ma mère pourra vous en témoigner, après un verre de vin au repas il m’arrive régulièrement de switcher au Ginger Ale. Pas toujours. J’apprécie encore une certaine forme d’ivresse, mais fondamentalement, j’ai surtout bu pour la job, au point où, quand le dernier bar où j’ai travaillé a été vendu et, me retrouvant au chômage, mes chums de brosse ont répandu la rumeur comme quoi j’étais en dépression, parce qu’ils ne me voyaient plus nulle part, et que ça a duré des mois et des mois.

Je vais vous faire quelques confidences. J’étais pas riche au chômage. En plus, les actions promises grâce à la méthode du bâton et de la carotte ne furent jamais au rendez-vous, oubliées quelque part dans un document juridique ou ailleurs, et, bien que j’aie trouvé ça dommage, c’était le dernier de mes souçis. J’avais du ménage à faire, des trucs à régler dans ma vie, mais surtout, la dernière année passée à tenter de garder le navire à flot avait été amplement arrosée. Ce fut une jouissance personnelle que de ne pas boire pendant des mois. J’étais aux anges. Le gras abdominal qui m’attirait quelques moqueries affectueuses disparaîssait comme peau de chagrin. J’avais besoin de moins de sommeil. J’ai rattrapé le temps perdu en matière de films, de musique, de jeux, de livres. J’ai fait un cours d’informatique en ligne. Me suis tapé plein de livres. J’ai joué à des jeux, vu des amis de longue date, vu ma famille plus souvent. Dépression? Non. Tristesse devant l’échec, oui, bien sûr; je crois que c’est normal. Mais quand t’as envie de te lever tous les matins, quand tu te lances dans des démarches pour soigner tes petites bibittes, quand la drive de vivre est au rendez-vous, chaque jour qui passe, pour le peu que j’en sais, on est loin de la dépression. Reconstruction enthousiaste est un terme plus approprié.

C’est l’alcool le dépresseur. Non seulement un dépresseur, mais l’alcool fait faire aux gens des choses nauséabondes, et je ne parle pas de vomi ou de pisse de ruelle. Des actes poches, ténébreux, témoignant d’un grave mal de vivre, amplifié par l’alcool lui-même. Je n’entrerai pas dans les détails, mais une des choses dont j’ai été fier durant toutes ces années, est d’avoir conservé, 90% du temps, même complètement fini, classe, éthique humaine, et sourire quasi-permanent. Le dix pour cent qui reste, j’étais à peine délinquant -oui, j’ai déjà pissé dans une ruelle- ou un peu baveux. Me suis souvent fait dire qu’il ne fallait pas que je sois plus catholique que le Pape, et j’ai toujours vu ça comme un compliment. Ironiquement, j’étais le mouton blanc parmi les moutons noirs. Aujourd’hui, on me confie des trucs que je ne savais pas, et je réalise que je ne les savais pas parce que j’étais la personne à qui il ne fallait pas en parler. Parce qu’il y aurait des trous de cul en tôle, procureurs de la couronne au derrière, des couples en thérapie -qui auraient dû l’être bien avant pour le mieux de tout le monde-, et du monde qui se feraient cracher dessus par les passants. Des gens que je cotoyais régulièrement (et je ne parle pas de bandits, non, ceux là au moins ne se cachent pas derrière de belles façades de bonnes personnes), qui faisaient des choses que, maintenant que je le sais, m’écoeurent au point de ne plus avoir envie de leur adresser la parole. Sauf que je connais l’alcool. Ses méfaits. L’alcoolisme et son sidekick blanc poudreux est une maladie grave, qui brise souvent plus de vies autour qu’elle ne brise la vie de l’alcoolique. Alors au diable le racontage de merde; c’est pas ma vie, c’est la leur, et certes, les personnes autour en souffrent, mais pour avoir essayé d’en conscientiser, elles sont toujours prêtes à nier et se taire. Comme disent les vieux : à chaque torchon sa guenille. Les gens s’assemblent par résonance et on n’y peut pas grand’ chose. Au moment opportun, ces personnes iront chercher de l’aide, je leur souhaite.

Mais c’est lourd à porter, les secrets du genre, c’est triste, et c’en est parfois fatigant. Alors, si j’ai envie de vider le fond d’évier des souvenirs nauséabonds, j’écris. Ce texte. Et mon second roman, qui avance de façon surprenante, est un superbe exercice sur comment se vider la conscience de ces trucs puants, sans identifier qui que ce soit (c’est le plus difficile mais quel défi), qui a fait quoi, le pourquoi du quoi, sauf peut-être ces personnes à qui j’ai envie de rendre un hommage positif. Ces beautés humaines avec qui j’ai partagé de belles choses. C’est un pur plaisir que de le faire. Un best of des milliers d’histoires dont j’ai été témoin, avec en bonus, celles qu’on me raconte aujourd’hui parce qu’on a envie que je les recycle, que je les romance. Par désir de catharsis, j’imagine. Le mien, et celui de ceux qui m’ont demandé de le faire. Message reçu.

Quant aux petits bandits, ils peuvent dormir tranquille; j’ai jamais vraiment voulu savoir, parce que, pour moi, les véritables bandits sont dans les parlements et les succursales de Goldman Sachs, pas en train de vendre du pot sur la rue… Ceux-là répondent à un besoin. Tordu, soit-il, mais visiblement nécessaire.

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