Publié par : Eric Bondo | 14 septembre 2015

Silences tordus et intimité : l’histoire de Sébastien

Ce matin, Patrick Lagacé, de la Presse, en fait réagir plus d’un et plus d’une avec un texte sur les confidences d’un utilisateur d’Ashley Madison, qui trompait sa femme parce que l’intimité sexuelle entre eux était très ordinaire, et qui refusait de lui en parler, de peur que cela ne mène à leur rupture, parce que le reste de leur vie familiale, de couple, était parfaite. Triste histoire. La discussion ayant suivi étant teinté des sensibilités de chaque personne qui y participaient, m’a fait réfléchir. Surtout un commentaire concernant le dit Sébastien (nom fictif, bien sûr), qui disait :

« Sébastien est vide. Limité par son manque d’insight et de profondeur. Tellement banal. »

C’est vrai que c’est banal. Ordinaire. Parce que si on prend le temps de vraiment observer notre société, les gens qui la composent, si on a la chance, comme je l’ai eu, de recevoir les confidences d’autant de monde, pendant autant d’années, eh bien, Sébastien, c’est beaucoup de monde. On dit Sébastien, mais on pourrait aussi dire, Martine. Je me rappelle un jour, quelques mois après ma sortie d’une longue relation, j’avais rencontré quelqu’un, et nous en étions à notre deuxième ou troisième date sérieuse, sérieuse impliquant plus qu’un souper au restaurant. Comme j’avais perdu le fil de la culture des rencontres amoureuse depuis trop d’années, je demande à un groupe de collègues : « À partir de combien de dates arrête-t-on de flirter avec d’autres? » Et tous de me répondre en choeur, mais vraiment, simultanément : jamais.

Ça m’a frappé. Ça doit faire environ dix ans, et je m’en rappelle comme si c’était hier.

Jamais

Je suis pas tombé en bas de ma chaise parce que j’étais debout, mais j’ai eu envie de m’asseoir. La seule et unique raison que je trouvais valable à l’adultère, et encore, c’était qu’un des partenaires s’obligeait de cette façon à mettre un point final à une relation parce qu’il n’en était pas capable autrement que par un bris de confiance irréparable.

Je sais pas ce qui se passe dans la tête d’un couple ensemble depuis dix ans. Je ne me suis jamais rendu là. Ce que je sais, par contre, c’est que d’essayer de faire fonctionner une intimité incompatible, chimiquement, mécaniquement, ou même dans ce que l’un et l’autre aime et qui stimule son désir, c’est voué à l’échec. Peut-être un jour rencontrerai-je des couples qui me parleront de comment ils sont partis du bas-fond pour monter au septième ciel, mais à date, ce que j’ai pu comprendre, c’est que les gens finissent soit par se résigner (et parfois tromper à répétition) ou sacrer leur camp. Je sais aussi que quand c’est le temps de commencer un boulot, on ne s’en cherche pas un autre si le premier convient, à tout le moins avant de savoir si on aime ou non. C’est quoi ce penchant à se mettre quarante bouées de sauvetage quand on saute dans la barboteuse des débuts de relation? Si ça marche pas, on y met fin. Et plus c’est rapide, moins c’est difficile. Trois dates, cinq engueulades et du sexe de misère? Bon ben c’est un peu dur sur l’égo, s’être trompés ainsi, mais on se contera pas de mensonges, on arrête et on retourne à la case départ. Rien de plus, rien de moins. Y a pas quarante pieds d’eau au début, c’est une barboteuse.

Ce qui m’a frappé, cependant, plus que tout le reste, dans l’histoire de Sébastien, c’est de un, cette incapacité à, au départ, prendre le temps de vérifier si tous les morceaux sont en place avant de se lancer dans la grande aventure familiale. Après tout, on est pas en 1945, l’Église ne pousse plus dans le derrière de personne pour faire des enfants. La société, peut-être encore un peu, mais je vois encore plein de couples faire des kids après un an, un an et demie de relation sérieuse, et sans avoir même pris un an à vivre ensemble au quotidien. Tant qu’à ça, pourquoi ne pas se promener sous un orage électrique avec un poteau en métal, juste pour voir?

De deux, le fait que les gens ne communiquent pas, ou mal, et encore moins dans un contexte d’intimité. Heille, les amis, l’intimité, c’est la confiance. Si tu peux pas parler avec ta conjointe ou ton conjoint comme tu parlerais à tes meilleurs amis, euh, de quel genre d’intimité parlons-nous ici? La communication authentique, et désinhibée, je pense que c’est la base de toute relation amoureuse et dans un monde idéal, la base de toute relation. Et l’ennemi de toute relation digne de ce nom, c’est le non-dit-qui-devrait-l’être. La personne est supposée t’aimer, oui, ça va peut-être brasser d’aborder certaines questions, mais ne pas le faire, c’est injecter une petite dose de poison au coeur de la relation, et ça va définitivement se sentir à la longue. Les gens n’écoutent pas trop leurs sentiments, c’est un fait trop souvent avéré, mais ils les ressentent quand même. Et un moment donné, ça pète, d’une façon ou d’une autre. Et quand ça pète, ça part de la claque sur la gueule et ça peut mener à des « Guy Turcotte »…

Je suis de la vieille école, celle des romatiques. Mes premiers écrits étaient des lettres d’amour, à une époque où ça pognait pas pentoute -et aujourd’hui on est à une époque ou ça fait peur plus souvent que ça ne pogne-. J’ai vécu la rupture de mes parents à un jeune âge et je me suis promis que je ferais tout pour éviter ça, avant d’avoir des enfants, et après en avoir eu -si ça arrive un jour-. Ma mère est en couple depuis sa séparation d’avec mon Vieux, depuis presque 35 ans. Mes grands-parents se sont aimés profondément jusqu’à leur mort. L’amour pour moi n’est pas un trip égoïste ou de consommation. J’en ai toujours pas, des enfants, parce que même si j’ai plongé, je ne me suis jamais rendu à la fin des étapes ou épreuves nécessaires qui pour moi allaient m’indiquer que c’était le bon moment, la bonne personne. Et je regarde l’histoire de Sébastien, celle de tant d’autres que j’ai vu défiler au quotidien, et je suis content d’être en retard sur le groupe. Vraiment. Chacun ses choix de vie, mais je suis un romantique, alors je prends mon temps. Je vis mes expériences, et éventuellement, je l’espère bien, tout ce travail sur moi-même et sur ma compréhension de la relation, de l’engagement,va probablement payer.

Mais bon Dieu que j’ai compris avec toutes ces années, et toutes ces tentatives, quel était l’élément essentiel de toute intimité : la communication. Rien d’autre. Facile. Ça passe ou ça casse.

Si les Sébastien et les Martine de ce monde sont rendus-là, c’est que dès le départ, ils avaient de sérieuses lacunes en communication. Les non-dits se sont accumulés pendant que leur engagement l’un envers l’autre augmentait. Aujourd’hui, l’accumulation de silences tordus les tient sur la corde raide.

C’est d’une tristesse à fendre l’âme.

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