Publié par : Eric Bondo | 20 septembre 2015

Valeurs Québécoises, popcorn, et des boucles bouclées.

Moi qui ai besoin d’écrire pour respirer, j’ai eu une semaine extrêmement occupée et aucun moment pour ce faire. Mais qui dit semaine occupée dans ma vie, dit nouvelles histoires à raconter. Premièrement, quoi que j’aie pu dire sur les méfaits de l’alcool dans un texte précédent, j’ai aussi parlé de la beauté de plusieurs personnes qu’on rencontre lorsqu’on travaille dans un endroit où on en sert à profusion. La rénos et les jobs de peinture, c’était un beau boulot d’été, mais on y travaille en cercle fermé et c’est très peu stimulant intellectuellement, à mon avis, même si on a beaucoup de temps pour réfléchir pendant que la radio joue la même foutue playlist, peu importe le poste qu’on choisit.

Alors, dans un but de stabilité financière et parce que ma dernière expérience dans les bars s’est terminée de façon presque tragique, j’ai décidé d’accepter un dernier boulot comme gérant. Un bar plus grand, qui marche à fond, dont l’équipe m’a impressionné et dont le salaire et l’horaire de travail me permettront d’avoir beaucoup de temps pour écrire et me consacrer à mon autre projet. J’ai beaucoup parlé de catharsis; cet emploi me donnera aussi la chance, lorsque je le ferai, de me retirer avec la satisfaction du devoir accompli et non un goût amer d’échec cuisant. C’est une façon de boucler la boucle avec classe. Car c’est important pour moi et ma mémoire d’éléphant, de boucler les boucles. Essentiel. Je n’oublie que peu de choses de mon histoire; j’ai la mémoire très longue. Au point de considérer qu’il s’agit d’un défaut de fonctionnement autant que d’une bénédiction. Défaut, parce que ces mémoires reviennent me hanter, plus ou moins souvent, lorsque l’histoire n’a pas de point final mais reste suspendue éternellement par les trois points.

Comme cette histoire d’amour qui s’était mal terminée et pour laquelle je n’avais jamais su pourquoi. Pendant des années. Puis, dans un échange de bons procédés, cette semaine, par le plus grand des hasards, j’ai enfin su. Je vous épargne les détails mais le bien que ça m’a fait de savoir. Je n’ai pas souffert, au contraire, à mon avis, mieux vaut émotionnellement être transpercé au coeur par une lame qu’égratigné avec une lame empoisonnée. La douleur est plus intense, mais les plaies se referment à leur rythme, laissant une cicatrice qui nous fait grandir, plutôt que de porter une douleur édulcorée mais constante de par les questions sans réponse qu’elle impose. Bien sûr, on peut aussi utiliser la blessure empoisonnée pour grandir, ce que j’avais fait, mais ça nécessite beaucoup de questionnements et c’est plus chiant. Alors je préfère le coup direct. Malgré mon détachement longuement travaillé, ça a quand même eu un impact positif.

Ainsi, je suis quelqu’un pour qui il est important de fermer les livres, pas parce que ça nous empêche obligatoirement de continuer à avancer -on choisit de le faire ou non-, mais parce que ça nous ralentit, comme un poids mort. Moi-même j’ai laissé des personnes en suspens dans ma vie; je m’en excuse auprès d’eux et d’elles, et j’ai pris la résolution de faire tout en mon possible pour ne plus le faire, dorénavant.

Cette semaine, aussi, j’ai accepté un boulot d’animation pour un événement corporatif, pour la boîte d’une amie de longue date, que je n’avais pas vue depuis environ une dizaine d’années. Je devais m’occuper du montage et du démontage de kiosques et autres trucs dans un événement pour une entreprise pharmaceutique. Dieu sait, surtout mes proches, que j’ai un penchant négatif pour Big Pharma dans la vie. J’ai quand même accepté d’y aller, dans un souci de cohérence face à mon désir de non-jugement des autres. Quelle excellente idée ce fut. Un cadeau de la vie, je vous dirais. Je me suis dit que ce serait fascinant d’observer les gens qui composent ce type d’entreprise, et de les regarder avec ma nouvelle philosophie de vie, et pourquoi pas, de les aimer sans égard à leur boulot, sans préjugés, tels que je les verrai en train de s’amuser et de vivre une belle journée au sein de leur entreprise.

À la distribution des tâches, n’ayant pas trop envie de faire des « youppi youppi! » aux kiosques des jeux d’adresse, j’ai rapidement levé la main lorsque j’ai entendu « machine à popcorn ». Je suis un fan fini de popcorn et je me suis dit que ce serait pénard, opérer la machine et distribuer des sacs à qui en voudrait, avec le plus grand des sourires. Eh bien, en cette semaine où le niqab est revenu inutilement hanter les débats de société, j’ai vécu une merveilleuse épiphanie. S’il y eut un kiosque très spécial, ce fut celui que la machine à popcorn partageait avec la machine à barbe à papa. Plus d’un millier de personnes participaient à la fête, dont des centaines d’enfants de tout âge qui se sont tous précipités vers notre table, parce que le vent apportait dans toutes les directions l’odeur du popcorn. Et pendant toute la journée, j’ai été gratifié de milliers de sourires et de « merci », provenant d’enfants et d’adultes, et surtout, il s’agissait d’une entreprise où se cotoyaient des gens de plus de 40 pays d’origine et de toutes les teintes de peau différentes. Des femmes voilées et leurs enfants, souriant à grandes dents alors que je leur donnais leur petit sac de pop corn. Des africains portant des robes multicolores d’été, des Québécois d’origine habillés de la dernière mode d’ici. Tous avaient en commun l’amour du popcorn, dont le son, lorsqu’il éclate, rappelle celui des lieux de guerre, celui des tirs, mais pas dans ce contexte festif, et dont le goût semble universellement apprécié.

Et j’en ai fait, des sacs de popcorn, j’en ai échangé, des sourires et des remerciements, à en avoir mal à la mâchoire. J’ai réalisé que dans cette entreprise pharmaceutique, on était loin du Québec que l’on nous décrit dans les grands médias. J’ai réalisé que les plus grandes gueules et ceux qui craignent l’Islam, le voile, les autres ethnies, les réfugiés, non seulement se complaisent dans leur ignorance et leur vision limitée de la vie, mais sont tellement programmés qu’on peut les activer avec des « switches » médiatiques pour faire diversion de ce sur quoi ils devraient réellement porter leur attention. Qu’on appuie sur le bouton Islam, ou le bouton Niqab, et ils se transforment en terminators. On leur a inventé des programmes qu’on peut activer comme bon nous semble, parce que lors de l’installation du dit programme, cela résonnait avec leurs peurs profondes, celles qu’ils et elles portaient dans leur coeur, parce qu’ils ont des vies qu’ils détestent secrètement, qu’ils sont fatigués de travailler comme des esclaves, qu’ils ont des relations médiocres, un coeur plus rempli de rêves brisés et de déceptions que d’autre chose. Que tout cela faisait l’affaire de certains en haut de la pyramide, qui eux aussi portent les mêmes blessures, avec juste plus d’argent et de pouvoir entre les mains.

Je m’étais imaginé les dirigeants de compagnies pharmaceutiques comme des gens dont l’ambition dépassait de loin l’empathie. Et pourtant, lorsqu’ils arrivaient devant la machine à popcorn, leurs yeux s’illuminaient comme ceux des enfants. L’échange de regards en était un d’âme à âme, je dirais, et je me suis senti bien ingrat de les avoir aussi longtemps jugé aussi sévèrement. Mon épiphanie fut de réaliser qu’on est ce qu’on est parce que nos coeurs d’enfants sont imprégnés de turbulences et que ces turbulences, tant qu’on ne les a pas calmées, demeurent et orientent nos choix de vie, nos choix de valeurs. Et laissent place au pouvoir des « switches » qui nous montent instantanément les uns contre les autres dans un gâchis parfois monumental.

J’ai aussi pris conscience que cela ne prend pas toujours grand chose pour changer cela. Parfois, la simple odeur du popcorn au cours d’un bel après-midi dans un parc, nous humanise et nous ramènent dans un lieu où ces turbulences font place, l’espace d’une journée, à la joie et l’émerveillement. Et, quoi qu’ils fassent dans la vie, d’où provenaient ces personnes, dans ce moment, dans chaque sac que je tendais, j’ai mis du gros « love », et ils me l’ont rendu mille fois. Cet humble boulot que j’ai accepté de faire a été, étrangement, un grand moment de joie que j’ai partagé avec des centaines et des centaines de gens, pendant des heures. De voir tout ce beau monde heureux et fraternisant entre eux, ça m’a énormément touché. Et alimenté cet espoir qu’un jour, ce sera la norme. Celle du Québec que je connaissais jusqu’à il y a quelques années. Celle des valeurs Québécoises dont on se vantait et qui ont été sournoisement changées par des gens malheureux et mal-intentionnés au point d’en avoir convaincu plus d’un qu’elles sont restées les mêmes depuis toujours alors que c’est faux. Leur nouvelle version populiste n’a rien de celle qui m’a été enseignée par ma famille, par l’école. Cette nouvelle version est une caricature grotesque basée sur des anecdotes et sans fondement autre que celui de faire peur et faire vendre des armes.

La machine a popcorn : un sérieux high de vie, que je conseille à tout le monde, si vous avez l’occasion. Tout ce que ça a pris, réalisez-vous, c’est une stupide machine à popcorn. Et un gars qui avait décidé de sourire à tous comme si c’était ses plus grands amis. Peu importe leur carapace, leur costume. Et qui a pu constater que, en plein air, au soleil, le temps d’une magnifique journée consacrée à fraterniser, eh bien on arrive facilement à mettre de côté nos préjugés et nos bibittes, et à porter notre attention sur le bon, le beau. Et l’odeur du beurre, même artificiel.

C’est cette voie là qu’il faut prendre, c’est cette voix-là que j’ai envie d’écouter.

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