Publié par : Eric Bondo | 27 septembre 2015

Émerveillement et enthousiasme

Je sens la grosse semaine qui s’en vient, alors je profite du moment pour écrire sur un truc qui me chicote depuis longtemps. Depuis que j’ai commencé à écrire sur une base régulière, je me réveille souvent avec un sujet en tête. Parfois j’écris immédiatement sur le sujet en tant que tel, d’autres fois, je le laisse mûrir quelques temps. Celui-ci, j’avoue, mûrit depuis assez longtemps qu’il me harcèle, alors voilà, j’y suis, je me lâche.

On me dit souvent que je m’emballe facilement. En fait, ce sont quelques personnes qui, dans un désir de me préserver des déceptions, me font la remarque. Le hic, c’est que je n’ai nullement envie d’être préservé de la déception dans la vie. Elle est inévitable pour quiconque, comme moi, aime expérimenter la vie. La déception, comme les grandes joies, fait grandir. Tenter de l’empêcher, c’est à peu près le même principe que celui du Bonzaï. On place un arbre dans un environnement où, ne pouvant pas devenir l’arbre de centaines de pieds qu’il est destiné à être, il se tord et reste tout petit. Chez l’homme, la tentative d’éviter la déception n’est qu’une façon d’éviter la souffrance qu’elle apporte, et fait un peu le même effet que ce qui crée le bonzaï. Au lieu de constamment grandir, ce qui est, je crois, la raison pour laquelle on est sur ce gigantesque carré de sable, on devient un peu tordu, renonçant à toucher le ciel et portant sans cesse notre regard à nos pieds, de là l’expression qui pour moi définit les êtres peureux et statiques, les terre-à-terre, comme ils aiment se nommer eux-mêmes.

Je préfère de loin avoir les pieds sur terre et la tête dans les nuages. Plutôt que de poursuivre le template officiel, composé d’une carrière unique et d’une longue relation amoureuse édulcorée, j’ai préféré le chemin que peu de gens prennent. En fait, je dis préféré, mais ça s’est fait tout seul. Pendant longtemps, parce que ce chemin est loin d’être une sinécure, j’ai vécu la solitude d’être autre chose que la normalité. Mais aujourd’hui, j’ai fini par l’accepter, parce qu’en fin de compte, quand je mesure la somme de tous ces moments d’émerveillement qui ont composé ma vie, j’en retire une immense satisfaction. Je ne suis pas monoparental avec une job que je déteste de plus en plus de jour en jour. Je ne sens pas le poids de l’âge me ralentir, et je ne me sens pas contaminé par le cynisme ambiant, même si ce dernier pousse très fort quand je prends un peu de temps pour regarder le monde que les médias veulent bien nous présenter.

Ma recette magique? L’émerveillement et l’enthousiasme. Je m’émerveille quand je vois quelque chose qui n’arrive pas souvent, comme un raton-laveur qui se promène sur ma rue, un cardinal dans un arbre, une grue (l’oiseau) sur le bord d’un canal en pleine ville, la lune lorsqu’elle est pleine, je m’émerveille quand je fais une rencontre spéciale avec une personne qui partage certains intérêts, certains questionnements communs. Je m’émerveille en me levant le matin, après une nuit pleine de rêves tout aussi éclatés les uns les autres. Je m’émerveille en lisant qu’un scientifique a peut-être trouvé une solution à un problème, quand une personne ou un animal fait une action qui tient du miracle, quand je regarde une conférence TED. Je deviens comme un petit enfant qui découvre chaque jour de nouveaux trucs. Et la beauté de cela, c’est que je sais que ça n’arrêtera jamais.

Et quand l’émerveillement vient toucher quelque chose de profond en moi, vient l’enthousiasme. Celui qui fait que je veux approfondir la connaissance de ce qui m’émerveille. Pas nécessairement jusqu’à en faire un doctorat, mais assez pour y consacrer des heures, des jours, des mois. Et quand ça m’arrive, eh bien il y a toujours un rabat-joie pour le critiquer. Cernés jusqu’au genoux, l’air dix ans de plus que leur âge, le cynisme estampillé dans le visage, ces yeux qui trahissent un pied dans la tombe, ils sont partout. Ils n’aiment pas les citations et les perles de sagesse sur Facebook, ils aiment dénigrer -dans l’humour, disent-ils- leurs semblables, particulièrement leurs proches, qui cherchent des réponses à leurs questions existentielles. Mais, par contre, ils aiment partager leur bonheur factice, namedropper ce qu’ils mangent, ce qu’ils boivent, ce qu’ils portent, ceux qu’ils fréquentent. C’est très bien, mais ils ne se dupent qu’entre eux. Parfois, pour appartenir au groupe, j’ai l’impression de devoir jouer cette game là, de faire du namedropping de bouffe, de marques, des choses que je fais, et avec qui je les fais. Puis je réalise que je n’ai pas vraiment envie d’appartenir au groupe de cette façon là. Je préfère partager des idées, des connaissances, des réflexions, ou quand je partage un évènement, c’est pour y inviter tous ceux qui ont envie de s’émerveiller avec nous. Ça vaut ce que ça vaut, mais pour moi c’est un peu comme si je donnais un rein. Intime, personnel, et avec la valeur que j’estime que ça a; l’autre y donnera bien la valeur qu’il veut par la suite.

Les gens ne réalisent pas, souvent, que leur bonheur est rattaché à des trucs extérieurs coûteux, complexes et si nombreux qu’il suffirait d’un petit accident impliquant une perte de revenus et leur vie s’effondrerait littéralement. Un temps. Le temps, plus ou moins long de découvrir que l’émerveillement peut ne rien coûter, ne pas avoir de marque, ne pas impressionner la galerie mais être tout aussi enrichissant, voire plus.

L’émerveillement est un état intérieur. L’enthousiasme est un état d’agir causé par l’émerveillement. Pour moi, sans émerveillement, le bonheur est comme une boisson sucrée sans sucre, comme une bouffe fade, comme un chandail de laine chaud mais qui pique, comme une coupe de cheveux que tout le monde a presque la même, comme le cadran qui nous réveille pour aller se faire chier à son bureau, en fait, le bonheur est inexistant; c’est la mort qui s’installe et nous consume lentement.

Les enthousiastes chauffent leur vie comme le feu qui brûle dans le soleil, les terre-à-terre chauffent leur vie au micro-ondes.

Pas de risque de se brûler, mais asséchement garanti.

SI j’avais un conseil, ce serait : aspire à devenir le chêne qui pousse n’importe où mais qui touche le ciel, pas un Bonzaï prestigieux mais qui contemple éternellement ses pieds.

Publicités

Catégories

%d blogueurs aiment cette page :