
Dans la vie, j’ai tendance à analyser en termes comptables le pour et le contre de certaines situations, c’est à dire en comparant la valeur des choses selon une estimation chiffrée. Et une chose qui me désole, c’est que la grande majorité des gens ne savent pas compter, encore moins accorder de valeur aux événements qu’ils critiquent. Ce qui m’amène à la manifestation d’hier contre la brutalité policière.
Si aujourd’hui, nous disposons d’un système public d’éducation, d’un système public de santé, si les femmes ont le droit de vote et presque l’équité salariale, c’est parce qu’à un moment donné, certaines personnes ont fait : “C’est assez!”, se sont levés debout et ont fait face aux autorités. À l’époque, ces mêmes personnes ont probablement été taxées de “voyous” ou de “lesbiennes frustrées”. Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est que de jeunes exclus, criant à l’injustice et fracassant quelques vitres, sont immédiatement appelés “voyous”, “vandales” et “sauvages”. On se calme.
Premièrement, et un de ces manifestants l’a clairement expliqué, nos médias raffolent de verre cassé. Si vous voulez être entendus, à moins d’être un artiste pop ou un monsieur à cravate, vous devez brasser la cabane. Les voyous sont nécessaires aux voyeurs, sinon ces derniers tournent la page ou changent de poste. Je sortais du métro lorsque j’ai constaté qu’il s’y passait quelque chose, mais ce qui m’a le plus frappé fut le très grand nombre de personnes avec des caméras vidéo et des appareils photos. Ils attendaient la casse; ils n’étaient là que pour ça. Vous n’en verrez jamais aurant lors d’une manifestation pour la paix. Donc, la valeur médiatique dépend du degré de casse. Mais, plutôt que de dire : “Merci chers casseurs, vous avez transformé une journée sans valeur en une journée ultra-payante pour nous!”, nos chers médias font dans la bienséance, feignant l’indignation devant ces quelques vitrines cassées et une poubelle en feu au milieu de la rue.
Deuxièmement, l’attitude de la police. Pendant que des voyous à cravate volent l’argent des épargnants et dilapident les fonds publics pour réparer leurs erreurs sans qu’aucune (!!!!) enquête ou arrestation ne soit entamée, on arrête plus de 200 personnes pour avoir troublé la paix et autres considérations minîmes comme celle d’avoir tenu un regroupement illégal, certaines de ces personnes n’ayant commis d’autre crime que de s’être retrouvées encerclées par l’anti-émeute au milieu de manifestants. Comme le disait ce matin Michèle Ouimet, de La Presse,
“Le plus impressionnant, dans toute cette histoire, c’est l’extrême nervosité des policiers qui chargent une foule et qui essaient ensuite de la contenir. J’ai passé 45 minutes à deux pieds d’eux. Je voyais l’adrénaline dans leurs yeux. Je ne leur faisais pas confiance. J’avais peur qu’ils se mettent à jouer de la matraque.”
Où vont ils pêcher leur recrues, dans la police? J’ai connu des portiers pris au piège dans des foules où se lançaient des verres et des chaises, à 4 contre 100, et qui finissaient par calmer le jeu. J’ai moi-même été pris dans une bagarre à 4 contre une équipe de rugby, et on ne s’est pas mis à frapper tout le monde. Surtout, on était pas équipés comme des légionnaires romains. Pourquoi les flics ont-ils si peur d’une bande de punks armés de tomates alors qu’ils sont protégés par tout un attirail digne de “Gladiator”? Est-ce que nos policiers doivent être à cinquante contre un pour se sentir à l’aise? Ou bien parce que les nouvelles règles et l’omniprésence médiatique les empêchent d’intervenir convenablement sans être pris de panique? Cela me fait me questionner sur deux des qualités principales de tout futur agent de police, le courage et le sang froid. Dans une ville ou le nombre d’itinérants morts de froid dépasse le nombre de meurtres, il m’est presque impossible de croire que la vie d’un policier puisse être en danger lors d’une manifestation du genre. De ce fait, ceux-ci devraient être en mesure de réagir avec sang-froid.
Troisièmement, les casseurs. Il faudrait peut-être vous le rappeler, mais notre société est structurellement injuste. On y compte de nombreux exclus; il y a plus de jeunes de la rue que de chiens abandonnés dans les rues de la ville. Ceux-ci reçoivent des tonnes de contraventions qu’ils ne pourront jamais payer, alors que c’est d’un peu d’attention et d’empathie dont ils auraient besoin. Qu’on ne vienne pas me dire “qu’ils travaillent, comme tout le monde”, alors que les jobs les mieux protégées tombent comme des mouches en raison de la crise économique. Plus de la moitié de la population du Québec ne sait ni lire ni écrire convenablement (contre 21% en Iran!). À moins de s’être trouvé une job à vie dans les années 70, si vous ne savez pas lire, vous êtes presque condamné à l’aide sociale. Faut être brisé et démuni pour se retrouver dans la rue. L’exclusion, le rejet, c’est selon moi le pire état dans lequel un humain vivant en société devrait se retrouver. Et la colère face à l’exclusion est tout à fait normale, quoi qu’en diront les bien-pensants qui ont plus peur de leur ombre que la marmotte en février.
Entre des vitrines brisées et des enfances détruites, ma compassion va aux jeunes. L’humain avant les objets, telle est ma devise.
L’humain, dans le cas des jeunes qui n’ont aucun autre langage que celui de la confrontation brutale. L’humain, dans le cas des policiers, mal préparés à la confrontation avec les enfants brisés, et brainwashés sur tout un système de valeurs, où c’est la vitrine du dépanneur et du SUV et non l’avenir de notre jeunesse en difficulté qu’il faille protéger. J’ai de la compassion pour les deux côtés du conflit, parce que d’un côté comme de l’autre, l’incompréhension est érigée en dogme.
Je terminerai en réitérant mon appui aux policiers dans la négociation de leur contrat de travail. Je trouve que, dans des circonstances normales et au quotidien, nos policiers sont cool. Bien sûr, je ne porte pas les marques de la rébellion, je respecte la plupart des lois et je ne suis pas bête comme mes pieds, mais je les aime bien, surtout en jeans. On est loin des flics du temps de Monica la Mitraille, et, considérant le faible taux de criminalité de Montréal, je ne peux que constater qu’il y a un peu de nous tous dans cette atmosphère paisible, citoyens et gardiens de l’ordre réunis.
Ne reste qu’à régler quelques petits détails sur l’interaction entre policiers et marginaux. C’est, probablement, comme toujours, dans les hautes sphères que se donnent les ordres de discriminer et de harceler les marginaux. Ce sont certains citoyens intolérants et zélés qui mettent la pression sur ceux qui donnent les ordres. Et, dans une hiérarchie militarisée, les ordres sont les ordres.
C’eut été un superbe moment pour la fraternité des policiers de dénoncer la pression qu’on met sur leurs épaules pour criminaliser la marginalité, sur ces ordres qui les poussent à abuser de leur autorité, ordres qui, quelques fois par année, provoquent de petits (on est loin de Chicago ou de L.A., rappelons-le) accrochages qui pourraient évités.
Quant à la casse, si on cessait de réprimander ceux qui crient un peu plus fort à l’injustice en les priant de baisser le ton, si on arrêtait d’être une société de moumounes qui préfère se taire que de dénoncer des “écoeuranteries”, on éviterait peut-être ce genre de situation. Quand on tient à garder la soupape fermée, à un moment donné, le presto saute. Simple comme 1+1=2.